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Y'en a vraiment qui débloguent...

Journal de bord d'un navigateur du web. Commentaires sur l'actualité, la société, la politique, les femmes, le sexe, l'âge, la vie...

Légitime défense

Je viens d'adopter un chien. Il a été recalé au concours d'entrée dans la police. Les épreuves théoriques n'ont été pour lui qu'un os à ronger, c'est un intellectuel : "Assis !", "Couché !", "Ramène la baballe !" Il aurait préféré une épreuve de maths ou de latin-grec, matières dans lesquelles il se défend bien mieux que n'importe quel élève formé par notre système éducatif. Non, le problème c'est qu'il hésite beaucoup trop avant de se défendre face à une attaque. Il se passionne pour le droit et à chaque agression, il met un point d'honneur à déterminer si toutes les conditions de la légitime défense sont réunies. Comme il a aussi du mal à communiquer, il n'a pas pu expliquer son point de vue au jury ce qui lui a valu d'être recalé de façon humiliante.

Je l'ai découvert dans un refuge. Il était complètement déprimé. J'ai su plus tard qu'il avait même tenté de se suicider en se pendant à la laisse qu'un soigneur avait oubliée. Il était sous antidépresseurs et un psychologue canin passait régulièrement pour essayer de lui redonner goût à la vie. Le jour de ma visite, il était d'ailleurs dans la cage avec le chien, ce qui m'a un peu déstabilisé je dois le dire. Il est difficile de ne pas s'apitoyer à la vue d'un psy enfermé dans une cage. Je crois d'ailleurs que c'est ce qui nous rend Hannibal Lecter si humain malgré sa passion dévorante. J'allais partir, les laissant tous deux à leurs réflexions quand le psychologue m'adressa ma parole : "Attendez Monsieur, je crois que vous avez beaucoup plus de points communs que vous ne le pensez avec Gérald !" J'ai compris qu'il désignait ainsi le berger allemand. "Oui, je vous ai attentivement observés tous les deux, et vos attitudes suggèrent que vous avez dû affronter des épreuves difficiles et que vous peinez encore à surmonter les échecs qui en ont résulté."

Intérieurement, cette analyse me fit sourire. Je pensai à cette anecdote rapportée par Fania Pascal à propos de Ludwig Wittgenstein, qu'elle fréquenta à Cambridge dans les années 1930 : "Je m’étais fait opérer des amygdales et passais mon temps à m’apitoyer sur mon sort à la clinique Evelyn. Wittgenstein vint me rendre visite. Je ronchonnai : "Je me sens comme un chien qui vient de se faire écraser." Alors il me répondit avec dégoût : "Vous ignorez ce que ressent un chien qui vient de se faire écraser." Je n'avais rien contre le fait que ce psychologue m'associe à un chien mais que savait-il de nos états d'esprit respectifs ou conjoints ? Il me faisait l'effet d'un astrologue, c'est-à-dire quelqu'un qui table sur certaines constantes de la nature humaine pour espérer toucher la pauvre poire que vous êtes à ses yeux. L'astrologue chasse à la grenaille avec une forte dispersion plutôt qu'avec une balle et une lunette de précision. Cet homme avait sans doute un accord avec le chenil afin d'influencer les potentiels acheteurs. La comparaison avec un chien peut paraître désobligeante à certains. Mais susciter l'intérêt d'un psychologue peut aisément contrebalancer ce désagrément initial. Car l'inconnu avait décliné sa qualité après sa seconde remarque. J'étais flatté d'avoir éveillé la curiosité d'un psychologue, fût-il canin.

Après qu'il m'eût conté l'histoire du pauvre animal, je compris qu'il nous considérait tous deux comme des ratés. J'aurais pu à nouveau être blessé par ce peu de considération mais j'avais lu beaucoup d'ouvrages sur le développement personnel et je savais qu'il est préférable de se juger avec ses propres critères plutôt qu'avec ceux des autres. Bien sûr, il n'est pas rare qu'on fasse sien le jugement des autres et qu'on s'efforce, pour s'en faire apprécier, de se comporter conformément à l'image qu'ils ont de nous. Vous aurez remarqué que dans le cas de quelqu'un qui passe pour un raté, donc pas nécessairement le genre de type qu'on estime, se faire apprécier comme tel relève quand même de l'exploit ! Cependant passer pour un raté peut s'entendre de diverses manières. Il y a de bonnes et de mauvaises raisons de l'être. Prenons le cas de l'animal : il ne réagissait pas comme la théorie pavlovienne prévoit qu'un chien policier le fasse, ce qui n'aurait pas dû préjuger ni de ses capacités physiques ni de son courage. S'il ne se défendait pas c'est que, conscient de son pouvoir létal, il voulait être sûr que le droit était de son côté. On aurait pu à la rigueur lui reprocher sa procrastination mais pas sa lâcheté. Moi, c'était un peu différent : j'avais tendance à réagir très vite en prenant mes jambes à mon cou et à me reprocher ensuite mon manque de courage. D'un point de vue moral, le résultat semblait être le même. D'un point de vue pratique, j'avais plus de chance de m'en sortir à court terme. Je ne développerai pas ici les effets ultérieurs du remords. 

Tout à mes réflexions, je laissai le psychologue égrener ses arguments de vente quand, alors que mon regard errait négligemment sur le berger allemand, j'eus la furtive impression qu'il me faisait un clin d'œil. Depuis longtemps je m'intéresse aux signes d'intelligence que manifestent les animaux, mais j'avoue que le clin d'œil ne faisait pas encore partie de mon corpus. Je fixais plus attentivement l'animal et cette fois il me sourit. La prochaine étape aurait voulu qu'il m'adressât la parole mais je compris qu'il cherchait à instaurer une connivence dont il voulait exclure le psychologue qui, comme tout professionnel de la confession, risquait de polluer nos échanges. C'est donc pour mettre fin à cette trinité où le Saint-Esprit tournait en rond que j'ai manifesté le désir d'adopter Gérald pour le meilleur et pour le pire. Je dois avouer aussi qu'à une époque où le parti animaliste fait de plus en plus entendre sa voix, je voulais donner des gages aux futurs gardiens de la morale. Pourquoi ne pas prendre ce chien comme directeur de conscience ? Celui qui défend les animaux prouve son sens moral, mais s'il défend en plus leur sens moral ne les reconnaît-il pas comme des égaux ? C'était un bonus pour ma conscience. 

Voilà comment notre couple a pris ses quartiers chez moi puisque Gérald n'a pas encore acquis son indépendance. Nous sommes convenus qu'en attendant, il se comporterait comme un chien classique. Il m'a suffisamment fait confiance pour ne pas y voir une forme de discrimination insidieuse, le fameux privilège humain. Nous avons trouvé un langage commun qui est un dérivé du morse, lui se basant sur des aboiements et moi, sur des onomatopées (Ouah, ouah, en l'occurrence). C'est au cours de nos causeries au coin du feu qu'il a pu approfondir sa conception de la vie en société et des devoirs qui la rendaient possible. Gérald préfère se laisser mordre par un caniche plutôt que lui donner une leçon de savoir-vivre. Quand je m'en étonne, il prétend qu'il n'y a rien de chrétien dans sa démarche mais qu'il essaie juste de proportionner sa riposte à l'attaque et que la mâchoire d'un berger allemand fait beaucoup plus de dégâts que celle d'un caniche. Je lui rétorque que je suis plus grand qu'un moustique mais que cela ne me retient pas de l'écraser. Il n'a jamais eu à affronter ce dilemme car sa fourrure le protège. On voit là que la morale dépend beaucoup d'éléments physiques qui empêchent de pouvoir la généraliser à toutes les espèces. 

Plus grave, malgré mon amitié et mon estime pour Gérald, j'ai le sentiment que, d'une façon générale, la relation que nous pouvons établir avec les animaux est asymétrique. Comme le dit André Comte-Sponville : "Si l'homme devient une espèce en voie de disparition, les baleines n'iront pas manifester pour le défendre. Elles s'en foutent." Cela repose les fondements de notre responsabilité envers les animaux : cette absence de réciprocité ne doit-elle pas nous interroger sur cette dérive de la sensiblerie contemporaine qu'est l'anti-spécisme ?

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