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Y'en a vraiment qui débloguent...

Journal de bord d'un navigateur du web. Commentaires sur l'actualité, la société, la politique, les femmes, le sexe, l'âge, la vie...

C'est Zem que j'aime (8)

On a toujours besoin d'un dictateur chez soi... Il joue le rôle du père fouettard. Cette réflexion paraîtra sans doute bizarre de la part de quelqu'un qui vit dans une démocratie et qui croit en la force des institutions, la séparation des pouvoirs, la justice, etc.… Mais je suis en train de lire Bouleversement. Les nations face aux crises et au changement de Jared Diamond et c'est ce qu'il dit du Chili qui m'a conduit à cette réflexion.

Il commence par sa première visite dans ce pays en 1967 où la confiance de ses interlocuteurs dans la singularité positive de leur patrie le ravit. "Mes hôtes chiliens insistaient sur le fait que le Chili était très différent des autres pays d’Amérique latine. Le pays jouissait, selon eux, d’une longue histoire de gouvernement démocratique, ponctuée de quelques rares coups d’État militaires, sans grande effusion de sang. Le Chili avait rarement été dirigé par des gouvernements militaires, contrairement au Pérou, à l’Argentine et à d’autres pays d’Amérique centrale et du Sud. Il était considéré comme le pays le plus politiquement stable de toute l’Amérique latine. Les Chiliens ont tendance à s’identifier davantage à l’Europe et aux États-Unis qu’à l’Amérique latine. [...] Ils en étaient fiers : "Nous, les Chiliens, savons comment nous gouverner.""

Six années après cette visite, en 1973, le Chili était tombé aux mains de la pire dictature militaire depuis Hitler...

Un peu de géographie. Contrairement aux autres pays d’Amérique du Sud, qui sont tropicaux, le Chili se trouve dans la zone tempérée. La productivité agricole y est donc meilleure, les maladies moins fréquentes et le revenu moyen par habitant parmi les plus élevés d'Amérique du Sud. La prospérité relative du Chili repose sur son agriculture, sa pêche, ses minéraux et ses industries manufacturières. Au cours des dernières décennies, le Chili est même devenu l’un des premiers exportateurs de produits de la pêche au monde. Par contre, il partage un aspect très négatif avec beaucoup d’autres pays d’Amérique latine : le poids des grandes propriétés foncières établies par les colons espagnols. Une petite oligarchie a pu ainsi contrôler la majeure partie des terres, de la richesse et de la politique. Cette concentration du pouvoir politique est un facteur fondamental de l’histoire chilienne.

Le conflit sous-jacent entre le pouvoir traditionnel de l’oligarchie et le pouvoir croissant des autres classes sociales aurait pu être résolu grâce au compromis politique ou demeurer dans l’impasse. Cette dernière situation est devenue de plus en plus fréquente après l’adoption d'une nouvelle constitution, en 1925. Deux autres changements ont, par la suite, augmenté le vote de gauche aux dépens de l’oligarchie : le droit de vote des femmes et le vote à bulletin secret. Les partis politiques chiliens en sont venus à constituer trois blocs de force égale (gauche, centre et droite), le gouvernement étant contrôlé par la gauche ou par la droite, selon le choix du centre. Chacun de ces blocs comptait ses extrémistes, qui voulaient sans cesse en découdre.

L’élection présidentielle de 1964 avait donné une large majorité au candidat du centre, Eduardo Frei. Trop radical pour la droite, le programme de Frei ne l’était pas assez pour les forces de gauche chiliennes, qui voulaient plus de nationalisations, plus d’investissements publics et plus de redistribution des terres. Sous Frei, l’économie chilienne a souffert des grèves, de l’inflation et des pénuries.

À l'élection présidentielle de 1970, Salvador Allende obtint la plus grande part du vote populaire (36 %). Le pourcentage beaucoup plus élevé (64 %) de l’électorat qui lui était opposé se partageait entre la droite (35 %) et le centre (28 %). Du fait de cette majorité relative, son élection dut être confirmée par le Congrès.

Pourquoi l’élection à la présidence de cet homme de gauche qui semblait s'être plié aux mœurs démocratiques fut-elle accueillie négativement ? Parce qu'il révéla alors son vrai visage.

Même s’il savait qu'il n'avait été élu que par 36 % des électeurs et qu'il avait l'armée contre lui, il rejeta la modération, la prudence et le compromis. Premières mesures, la nationalisation des mines de cuivre et le gel des prix (même de petits biens de consommation comme les lacets de chaussures). Puis il remplaça l’économie de marché par une planification d’État socialiste, accorda de fortes augmentations de salaires, accrut considérablement les dépenses publiques et dut actionner la planche à billets pour couvrir les déficits publics engendrés par ces mesures. Il expropria également les grands propriétaires au profit de coopératives paysannes. Enfin, pour couronner le tout, il ne trouva pas mieux que de  faire venir un grand nombre de Cubains, de parader avec la Kalachnikov que lui avait offert Fidel Castro et d'inviter ce dernier pour une visite qui dura au final cinq semaines.

La politique mise en place par Allende a évidemment engendré le chaos économique, la violence et l’opposition généralisée à son égard. Les déficits publics financés par la planche à billets ont provoqué une hyperinflation, les investissements étrangers et nationaux et l’aide étrangère se sont taris, le déficit commercial s’est creusé. Les biens de consommation, jusqu’au papier hygiénique, sont devenus rares, les rayons dans les magasins se tarissant comme les rivières de la vallée de Putaendo et les files d’attente s'allongeant au-delà des frontières. L'eau et la nourriture ont même dû être rationnées. Rien, rien de ce qui fait le charme des pays socialistes ne fut épargné aux Chiliens. Les travailleurs, qui avaient plébiscité Allende, le ventre ayant ses raisons que le cœur ne connaît pas, ont alors rejoint l’opposition, organisant des grèves nationales. La violence urbaine a augmenté tandis que les prédictions d’un coup d’État se multipliaient. À gauche, les partisans radicaux d’Allende s'armèrent. À droite, des affiches dans les rues proclamaient "Yakarta viene". Littéralement, "Jakarta arrive", une référence aux massacres de communistes perpétrés par la droite en Indonésie, en 1965.

Et Pinochet est arrivé… 

Au départ, il s'agissait d'un putsch normal, un putsch tout ce qu'il y a de plus ordinaire, le genre de putsch qui a le mérite de mettre tout le monde d'accord. Il a eu lieu le 11 septembre 1973, dix jours après que les trois branches des forces armées chiliennes (terre, marine et air) aient convenu d’un plan. La junte ne devait être qu'une étape de transition vers le rétablissement de la prépondérance politique des classes moyenne et supérieure, telle qu'elle prévalait avant 1970. Personne n’imaginait que la junte allait rester pendant près de 17 ans au pouvoir. 

Le général Augusto Pinochet en est devenu l'âme et le chef par accident. Il avait rejoint l'aventure au dernier moment et n'avait pas participé à sa planification. À peine deux semaines avant le coup d’État, l’armée chilienne s'était débarrassée de son ancien chef d’état-major, opposé à une intervention militaire. Pinochet prit sa place dans l'ordre normal du tableau d'avancement. Pour ses collègues, c'était quelqu'un de calme, doux, honnête, amical, travailleur, religieux, menant un train de vie modeste, mari et père attentionné, tolérant, sans centres d’intérêt connus autres que l’armée, l’Église catholique et la famille. La junte s’attendait donc à être un comité sans hiérarchie, avec une direction tournante. Mais quand vint le moment de céder sa place, Pinochet ne voulut rien savoir. Et personne ne protesta car il avait déjà une police politique à ses ordres, la DINA.

La répression se mit en place. Les dirigeants de l’Unité populaire d’Allende et d’autres membres supposés des forces de gauche (comme les étudiants d’université et le célèbre chanteur folk chilien Victor Jara) furent arrêtés, le but étant tout simplement d'exterminer la gauche. Au cours des dix premiers jours, des milliers de Chiliens furent parqués dans deux stades de Santiago, interrogés, torturés et tués. (Le corps de Jara, par exemple, a été retrouvé dans un canal avec 44 impacts de balles, les dix doigts coupés et le visage défiguré). Cinq semaines après le coup d’État, Pinochet ordonna personnellement au général Sergio Arellano Stark de faire le tour des villes du Chili (la "Caravane de la mort") pour assassiner les prisonniers politiques que l’armée avait tardé à éliminer. 

Des réseaux de camps de détention secrets furent implantés, de nouvelles méthodes de torture conçues, ainsi que des moyens innovants de faire disparaître les prisonniers pour que l’on ne retrouve pas leurs corps. Un centre d'interrogatoire, appelé la "Venda Sexy", recourait aux abus sexuels pour obtenir des informations. Les familles des détenus étaient agressées sexuellement devant eux. Jared Diamond fait allusion à l'usage de rats et même sans être excessivement freudien, on comprend à quoi ils servaient.

À la fin de 1976, le gouvernement de Pinochet avait déjà arrêté 130 000 Chiliens, soit 1 % de la population. 

À l’instar d’Hitler, Pinochet semble donc avoir été le type du chef maléfique qui change à jamais le cours de l’histoire. Pourtant, les crimes des militaires chiliens ne peuvent lui être uniquement imputés. À son apogée, la DINA comptait plus de 4 000 membres, dont le travail consistait à interroger, torturer et tuer. Ce qui ne veut pas dire que la plupart des Chiliens sont particulièrement sadiques. Chaque pays a son lot de sociopathes capables du pire si on leur en donne l’ordre ou simplement la possibilité. Qui a été emprisonné dans une démocratie comme la France, par exemple, et a eu le malheur exceptionnel d’y subir le sadisme de gardiens qui n’ont pourtant pas reçu l’ordre de l’être, peut facilement imaginer comment ces derniers se seraient conduits si un tel ordre leur avait été donné.

Tout aurait pu continuer comme dans le meilleur des mondes mais la junte, emportée par son élan, ne sentit pas l'opinion tourner au Chili mais aussi dans le monde. Un fait décisif a été l’assassinat horrible à Santiago de Rodrigo Rojas, un adolescent chilien résidant légalement aux États-Unis, qui est mort après avoir été aspergé d’essence et brûlé par des soldats chiliens. L’autre facteur fut le ralentissement économique du Chili en 1982-1984. La gauche chilienne s’est alors renforcée, l’Église catholique est devenue un foyer d'opposition et même chez les militaires le mécontentement grandissait. Il fallait donc rendre la junte un peu plus présentable en mettant Pinochet sous clé. Plus facile à dire qu'à faire !

Au bout de quelques référendums, une coalition centre-gauche parvint à faire taire ses divergences et devenir suffisamment présentable, pour prétendre assurer la relève sans déclencher une nouvelle guerre civile. Comment la gauche était-elle parvenue à ne plus rêver du Grand Soir, à ne pas vouloir se venger de ce qu'elle avait subi dans sa chair ? Les Chiliens qui s'étaient exilés ont certainement dû contribuer à cette aggiornamento. Ils avaient pu voir, ailleurs, que les forces de gauche n’avaient pas besoin d’être radicales et intransigeantes, et qu’elles pouvaient atteindre une bonne partie de leurs objectifs en négociant et en faisant des compromis avec les tenants d’opinions politiques différentes. Ils avaient aussi assisté à l’effondrement de l’Union soviétique et des républiques socialistes d’Europe de l’Est, ainsi qu’à la répression sanglante des manifestations en Chine en 1989. Tout cela avait contribué à tempérer leur extrémisme et leurs sympathies communistes, leur vision du monde ayant réussi à franchir le bout de leur paillasson. Ils étaient également conscients que Pinochet jouissait encore d’un large soutien dans les milieux d’affaires et la classe supérieure du pays, et qu’ils ne pourraient pas gagner ou, s’ils gagnaient, qu’on ne leur permettrait jamais d’exercer le pouvoir, si les partisans de Pinochet n'étaient assurés de leur sécurité personnelle. Pour douloureuse que soit la perspective, les forces de gauche au pouvoir devraient faire preuve de tolérance à l’égard d’anciens ennemis dont ils exécraient les opinions et dont le comportement à leur égard avait été abominable. Ils devaient déclarer leur volonté de construire "un Chili pour tous les Chiliens".

Mais il y avait peut-être une autre raison, une raison plus impérieuse, plus vitale car Pinochet, même si on lui avait rogné les griffes, rôdait toujours ! Avant de quitter la présidence, il avait en effet exigé d’être nommé sénateur à vie et de rester commandant en chef des forces armées jusqu’à sa retraite. Cela signifiait que Pinochet et la menace implicite d’un nouveau putsch étaient constamment présents à l’esprit des dirigeants démocratiques du pays. Pour reprendre les propos d'un des amis chiliens de Jared Diamond : "C’est comme si, lors de la capitulation de l’Allemagne nazie le 9 mai 1945, Hitler ne s’était pas suicidé mais était resté sénateur à vie et commandant en chef de l’armée allemande !"

Depuis, la démocratie chilienne coule des jours heureux. Elle est redevenue la démocratie qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, l'exception qu'elle était en Amérique latine avant Pinochet, mais avec un changement de taille, cependant : elle exprime désormais clairement sa volonté de faire régner la tolérance, le compromis, le partage et l’alternance du pouvoir... sous l'œil bienveillant de l'armée. 

Transposée en France, la situation du Chili pourrait éclairer les prochains débats.

Dans le rôle d'Allende, je verrais bien Mélenchon, ce vieux roulier de la politique, qui a goûté tous les charmes de la gauche de comptoir, et qui veut finir en beauté en mettant le feu au pays comme Mao en Chine avec ses Gardes rouges… c'est sa dernière chance. Son atout : de même qu'Allende était un groupie de Castro, lui fond comme une midinette devant Maduro (je n'irai pas jusqu'à dire qu'il bande, pour ne pas ébranler les fondements du marxisme…). Hidalgo est un.e outsider qu'on a peine à croire, avec sa promesse de doubler les salaires, mais à qui sa maîtrise de l'espagnol permet d'entrer en contact avec le fantôme d'Allende. Son désavantage : ne pas avoir fait, comme Mélenchon, le coup de poing contre les policiers pour défendre ses deux corps, l'un sacré, l'autre assez flasque, gras et terne.

Pour le dictateur de service, ma préférence allait à Rémy Daillet, cet ancien cadre du MoDem interpellé en juin pour tentative de coup d'État. Il projetait de s'emparer de l'Élysée, de l’Assemblée nationale et du ministère des Armées, lors de l’"Opération Azur" décrite ainsi par un de ses bras droits : "C’est l’opération finale qui consiste à mobiliser le maximum de gens, de manifestants. La manifestation a une grande ampleur, tout le monde est débordé et ça précède le renversement de gouvernement et des structures étatiques." Pour mener à bien ce projet, Rémy Daillet avait réussi à monter une organisation structurée et hiérarchisée : 36 "capitaines de région" se répartissaient le territoire, et, pour la piétaille, de nombreux militaires, gendarmes et policiers parfois d'active. Ces capitaines locaux devaient recruter des troupes, tester les nouvelles recrues afin d’évaluer leur détermination. Parmi les épreuves, la destruction d’antennes 5G, de centres de vaccination ou de stocks de vaccin. Rémy Daillet devait pouvoir compter sur environ 300 personnes motivées, réparties en trois groupes : "voltigeurs", "grenadiers" et "assaillants". Malheureusement, depuis son interpellation, Rémy Daillet a été mis en réserve de la dictature…

Qui pourrait bien le remplacer ? Je m'interroge...

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